Poinciana
Le morceau
« Poinciana » est une chanson de Nat Simon sur des paroles anglaises de Buddy Bernier, écrite en 19361. La mélodie est identifiée comme un développement d’un air populaire cubain, « La canción del árbol », traditionnel, auquel Manuel Lliso a ajouté des paroles espagnoles la même année. Ted Gioia confirme cette filiation dans son guide du répertoire standard2. Nat Simon a par ailleurs soutenu une version différente, selon laquelle la mélodie lui serait venue au restaurant Mamma Leone’s à Manhattan et aurait été esquissée sur une nappe. Les deux récits coexistent dans la documentation.
L’arrangement du trio Ahmad Jamal, 1958
Le cadre rythmique auquel se réfèrent aujourd’hui les musiciens est celui de l’enregistrement du trio Ahmad Jamal (piano), Israel Crosby (contrebasse) et Vernel Fournier (batterie), capté au Pershing Lounge de Chicago en janvier 19583.
Fournier avait rejoint le trio en 1957 pendant la résidence prolongée au Pershing. Selon Stuart Nicholson, cette résidence longue est précisément ce qui a permis aux arrangements de se construire, généralement sans direction explicite de Jamal, et « Poinciana » est l’exemple le plus célèbre de cette élaboration collective. Jamal lui-même a rapporté que le lieu offrait aux jeunes musiciens l’espace nécessaire pour se développer, et que ses partenaires avaient une conception intégrée de ce qu’il fallait jouer4.
Sur le plan de la texture, DownBeat décrit un arrangement qui transforme une chanson essentiellement construite sur son refrain en une forme étendue, portée par des contretemps de croches et par la ligne de basse mélodique et insistante d’Israel Crosby5. Alex Wilkerson en propose une transcription analysée.
Murray Horwitz et A. B. Spellman, dans l’émission Basic Jazz Record Library de NPR, décrivent le dispositif dans les mêmes termes fonctionnels : Jamal laisse la basse et la batterie installer un groove latin, et flotte au-dessus dans une série d’ornementations économes et resserrées, très répétitives mais sans redondance. Le critique John Morthland relève de son côté le style minimaliste de Jamal et ses vamps étendus3.
Jamal considérait cet arrangement comme un classique continuellement imité5.
Le groove de Vernel Fournier
Ce que Fournier en dit lui-même
« All it is, is New Orleans beats. You’ve seen the drummer in New Orleans with the bass drum and the cymbal on top, that’s all it is. I found that out twenty years later. That’s where it came from. » Vernel Fournier, à Herlin Riley et Johnny Vidacovich (New Orleans and Second Line Drumming)6
C’est la source de première main. Interrogé par Herlin Riley et Johnny Vidacovich dans New Orleans and Second Line Drumming, Fournier décrit son dispositif : les contretemps joués avec le manche d’une baguette sur la cloche de la cymbale, et un maillet dans l’autre main circulant de la caisse claire, timbre désarmé, au tom basse.
Il compare explicitement le résultat au jeu d’une grosse caisse de fanfare néo-orléanaise, à ceci près que cette dernière ne peut pas produire de rim shots. Sur la genèse : il venait de rejoindre le groupe, en résidence au London House de Chicago ; pendant l’entracte, alors qu’il réajustait ses fûts, Jamal a commencé à jouer le morceau et le motif s’est construit là, puis a évolué. Sa conclusion : ce ne sont que des rythmes de La Nouvelle-Orléans, avec la grosse caisse et la cymbale par-dessus, et il ne s’en est rendu compte que vingt ans plus tard.
Fournier ajoute qu’il ne jouait alors qu’aux balais avec Jamal, et que « Poinciana » a longtemps été la seule raison pour laquelle il emportait des baguettes.
Fournier était né à La Nouvelle-Orléans dans une famille créole7, et Nicholson souligne que sa provenance, où les rythmes à deux temps ornementés font partie de la culture locale, explique sa facilité à s’adapter à l’approche rythmique de Jamal4.
Description du motif
Adam Osmianski, qui en a publié une transcription complète, précise que Fournier tient une baguette dans la main gauche et un maillet dans la main droite, commence sur la charleston puis passe à la ride, et que ce qui s’entend d’abord comme un cross stick est en réalité un rim shot, les variations ultérieures rendant le cross stick impraticable6.

Une description complémentaire répartit le motif ainsi : une main sur les contretemps à la charleston, l’autre sur une figure de type grosse caisse de bossa, le dernier contretemps au tom basse étant présenté comme l’élément clé de l’ensemble8.
Poinciana, entre La Nouvelle-Orléans et Cuba
« Poinciana » est elle-même présentée comme un développement de l’air populaire cubain « La canción del árbol » (voir « Le morceau »). Le groove posé par Vernel Fournier en 1958 est, de l’aveu du batteur, un héritage avant tout nouvellorléanais.
La connexion n’est pas fortuite. Les échanges maritimes réguliers entre La Havane et La Nouvelle-Orléans ont favorisé l’implantation de la habanera dans la ville9, et John Storm Roberts voit dans ce courant un apport qui a renforcé l’usage des rythmes cubanisants dans la musique afro-américaine10. Entendre un écho de Cuba dans le groove de Fournier reste discutable ; la circulation rythmique entre les deux ports, elle, est avérée.
Les généralités sur le tresillo, la clave et leurs variations (cinquillo, clave son, clave rumba…) seront rassemblées dans une page dédiée à la clave.
Versions de référence
La version canonique
Ahmad Jamal Trio, « Poinciana », 8:07
Album : At the Pershing: But Not for Me, Argo LP-628, sorti en 1958. Enregistré le 16 janvier 1958 au Pershing Lounge, Pershing Hotel, Chicago. Lineup : Ahmad Jamal (piano), Israel Crosby (contrebasse), Vernel Fournier (batterie). Production : Dave Usher. Ingénieur du son : Malcolm Chisholm. Contexte de captation : selon la pochette, tous les sets de la soirée ont été enregistrés, soit 43 titres, dont 8 retenus par Jamal pour l’album3.
Compléments issus des mêmes sessions
At the Pershing, Vol. 2, Argo LP-667, sorti en 1961, tiré de la soirée du 17 janvier 195811. Complete Live at the Pershing Lounge 1958 réunit l’intégrale des séquences des 16 et 17 janvier et y adjoint, en bonus, la version single éditée de « Poinciana » ainsi que la version de 1955 enregistrée avec le guitariste Ray Crawford4.
Version single
Une fois le potentiel commercial du morceau devenu manifeste, une version éditée a été publiée en 45 tours ; Jamal a dû insister pour que les DJ la programment, alors qu’on lui objectait qu’un morceau de plus de sept minutes ne passerait jamais5. La version 45 tours figure également sur la compilation Poinciana (Argo, 1963), où elle est créditée à 2:5812.
Avant Jamal : le morceau comme chanson
Ces versions permettent d’entendre le morceau sans l’ostinato, donc de mesurer ce que l’arrangement de 1958 y a ajouté1 :
- Glenn Miller and his Army Air Force Band, 1943
- Bing Crosby, enregistré le 1er octobre 1943, succès en 1944
- Benny Carter and His Orchestra, 1944
- David Rose and His Orchestra, 1944
- Steve Lawrence, 1952, premier disque de l’artiste, 21e place des classements pop
Autres relectures notables
Toutes documentées comme ayant enregistré le morceau1 :
- Angle latin et cubain : Cal Tjader , Paquito D’Rivera et Chano Domínguez , Gato Barbieri
- Piano jazz : George Shearing , McCoy Tyner , Keith Jarrett , Billy Taylor , Aaron Goldberg
- Soufflants : Sonny Rollins , Gerry Mulligan avec Chet Baker, Lew Tabackin, Booker Ervin , Lou Donaldson , Nick Brignola , Jerome Richardson , Dave Brubeck avec Paul Desmond
- Batteurs leaders : Shelly Manne , Jeff Hamilton Trio
- Vibraphone : Gary Burton
- Voix et groupes vocaux : Frank Sinatra , Nat King Cole , Johnny Mathis , Caterina Valente , The Four Freshmen , The Manhattan Transfer , Diane Schuur , Elizabeth Shepherd
- Hors jazz : MFSB , Paradise Express (version disco, top 20 des classements disco en 1978) , Vulfpeck
Partitions et transcriptions disponibles
- Partie de batterie complète : le recueil Vernel Fournier - Drum Techniques: Intermediate - Advanced Exercises and Etudes (Hal Leonard, 1997) contient, outre les exercices et études, une transcription complète de sa partie sur « Poinciana »13.
- Transcription du groove et de ses variantes : relevé d’Adam Osmianski avec les minutages des variations sur l’enregistrement original, téléchargeable en feuille unique6.
- Ligne de basse d’Israel Crosby : transcription publiée par Alex Wilkerson dans Bass Musician Magazine, qui relève dans cette ligne seize motifs thématiques distincts et des changements de texture à peu près toutes les huit mesures14.
Pour aller plus loin
Ouvrages et ressources non cités directement ci-dessus, mais qui couvrent le sujet :
- Herlin Riley et Johnny Vidacovich, New Orleans and Second Line Drumming. La source de première main pour l’interview de Fournier.
- Ted Gioia, The Jazz Standards: A Guide to the Repertoire, notice « Poinciana » p. 3372.
- Ned Sublette, Cuba and Its Music: From the First Drums to the Mambo, 2004. Référence sur la circulation des motifs cubains vers les États-Unis.
- John Storm Roberts, The Latin Tinge, 1979. Même sujet, angle historiographique.
- David Peñalosa, The Clave Matrix, 2009. Traité de référence sur la clave et ses dérivés.
- Gunther Schuller, Early Jazz: Its Roots and Musical Development, 1968.
- Stuart Nicholson, Forgotten Jazz Classics, article consacré aux enregistrements live du trio 1958-19624.
- Nadine Cohodas, Spinning Blues Into Gold: The Chess Brothers and the Legendary Chess Records, p. 153-154, pour le contexte de production et les chiffres de vente.
Footnotes
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Wikipédia, « Poinciana (song) ». ↩↩2↩3https://en.wikipedia.org/wiki/Poinciana_(song)
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Ted Gioia, The Jazz Standards: A Guide to the Repertoire, Oxford University Press, 2012, p. 337. ↩ ↩2
-
Wikipédia, « At the Pershing: But Not for Me ». ↩↩2↩3https://en.wikipedia.org/wiki/At_the_Pershing:_But_Not_for_Me
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Stuart Nicholson, « The Ahmad Jamal Live Performances With Israel Crosby and Vernel Fournier 1958-62 », Forgotten Jazz Classics. ↩↩2↩3↩4https://stuartnicholson.uk/the-ahmad-jamal-live-performances-with-israel-crosby-and-vernel-fournier-1958-62-forgotten-jazz-classics/
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J. D. Considine, « Ahmad Jamal: Surprise at the Penthouse », DownBeat, 2023. ↩↩2↩3https://downbeat.com/news/detail/ahmad-jamal-surprise-at-the-penthouse
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🎼 Adam Osmianski, « Groove Transcription: Vernel Fournier, Poinciana », That Drum Blog, janvier 2014, incluant l’extrait de l’interview de Fournier par Herlin Riley et Johnny Vidacovich dans New Orleans and Second Line Drumming. ↩↩2↩3http://thatdrumblog.blogspot.com/2014/01/groove-transcription-vernel-fournier.html
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Wikipédia, « Vernel Fournier ». ↩https://en.wikipedia.org/wiki/Vernel_Fournier
-
Tim Lake, « Vernel Fournier on Poinciana », onjazzdrumming.com, 2022. ↩https://onjazzdrumming.com/jazz-drumming/vernel-fournier-on-poinciana.html
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Ned Sublette, Cuba and Its Music: From the First Drums to the Mambo, Chicago Review Press, 2004. ↩
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John Storm Roberts, The Latin Tinge: The Impact of Latin American Music on the United States, Oxford University Press, 1979 (2e éd. 1999). ↩
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Wikipédia, « At the Pershing, Vol. 2 ». ↩https://en.wikipedia.org/wiki/At_the_Pershing,_Vol._2
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Wikipédia, « Poinciana (Ahmad Jamal album) ». ↩https://en.wikipedia.org/wiki/Poinciana_(Ahmad_Jamal_album)
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Vernel Fournier, Vernel Fournier - Drum Techniques: Intermediate - Advanced Exercises and Etudes, Hal Leonard, 1997, 32 p. — notice WorldCat, OCLC 40611597. ↩https://www.worldcat.org/oclc/40611597
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🎼 Alex Wilkerson, transcription de la ligne de basse d’Israel Crosby sur « Poinciana », Bass Musician Magazine, mars 2011. ↩https://bassmusicianmagazine.com/2011/03/ahmad-jamal%E2%80%99s-album-at-the-pershing-but-not-for-me/